Retour de lecture sur… La Démesure, Soumise à la violence d’un père, de Céline Raphaël

La démesure, soumise à la violence d'un père

Cela fait un moment que j’ai envie de parler de lectures.

J’avoue: j’ai failli ne pas le lire. Mais je ne regrette rien!

J’avais entendu le témoignage de l’auteure une fois à la télévision. C’est le genre de témoignage que l’on écoute puis qu’on essaie d’oublier. Vite. Et pourtant, il faudrait en parler. Beaucoup.

C’est l’histoire de Céline, petite fille dans un milieu aisé dont le père souhaite pour elle l’excellence. Et l’excellence passera par le piano. Ce qui devrait être un plaisir deviendra un cauchemar. D’autres exigent la perfection scolaire, lui ça sera le piano.

Et dès ses 5 ans, la petite fille découvrira l’apprentissage sous la menace, les coups, les privations. Malheureusement, le succès… d’un père qui se trouvera donc conforté dans son comportement.

La première description de maltraitance, la première menace et exécution brise l’enfance et notre cœur d’adulte en prend tout autant.

Elle est au piano, une enfant fatiguée, pas encore 5 ans. 3 heures de piano.

Je te préviens, je prends une feuille et je note. Si tu fais plus de trois fautes sans t’arrêter pour te corriger, tu auras trois coups de ceinture.

A partir de cet instant, on ne peut plus lâcher le livre… ce serait abandonner cette enfant. La suite pourtant, est inéluctable. Que peut l’enfant contre la toute puissance de l’adulte? Celui qui devrait être le protecteur et devient le bourreau?

Bien sur, très rapidement, Céline est bien obligée de passer en mode survie… et d’obéir aveuglément. Ca ou mourir. Même si le bourreau n’est jamais satisfait. La perfection n’est pas atteignable… les coups, privations et violences psychologiques vont crescendo.

Je découvrais progressivement la peur de l’après et prenais conscience à cet instant-là qu’a tout moment je pouvais mourir.

L’adulte en nous lui donnerait bien l’ordre de se révolter. Mais quelle violence pour l’enfant que de devoir comprendre qu’il faut fuir, accuser le bourreau… et risquer de ne pas être cru. Alors que tout ce que demande l’enfant est de l’amour.

Ce livre est l’histoire d’une descente aux enfers dans le silence assourdissant des adultes. Puis de la révolte et d’une procédure qui n’aide pas les victimes. Et enfin l’envie de s’en sortir, d’être autonome, de lutter pour aider les autres.

On ne peut pardonner une telle enfance. Mais elle s’explique, et visiblement s’accepte. Pour pouvoir avoir un avenir. Pour ne pas retomber dans la spirale de la reproduction de la violence.

Céline Raphaël nous fait effleurer du doigt les stratagèmes de l’enfance, pour essayer de se préserver, rêver, s’échapper d’un quotidien de violence. On ressent en la lisant toute l’énergie qu’elle a mobilisé et que certainement elle mobilise encore aujourd’hui.

Au delà de la maltraitance en elle-même, son témoignage sur le système judiciaire, le placement en foyer, le soit-disant ‘accompagnement de la maltraitance est précieux car il nous montre tout le chemin qu’il y a encore à parcourir pour assurer aux victimes l’aide et le réconfort auquel elles ont le droit, et non le seul retrait à la famille.

Elle est aujourd’hui interne en médecine. Elle milite pour améliorer la formation des professionnels au repérage de la maltraitance.

Les lois et les mentalités doivent évoluer pour réduire à néant les tortures intrafamiliales, si faciles à cacher tant on ne veut pas les voir.

Un vaste sujet. Je lui souhaite de voir des avancées concrètes arriver rapidement, et que ce livre aide d’autres victimes ou témoins muets… ainsi que ceux qui agissent: oui, cela en vaut la peine.

Daniel Rousseau, pédopsychiatre, signe une très belle post-face qui nous donne des éclairage sur les mécanismes des parents maltraitants et le pourquoi du silence des enfants.

Les formes sophistiquées de la maltraitance, en particulier psychologique reposent sur un double langage destructeur vers l’enfant et vers l’entourage; « Si je dois te faire du mal, c’est pour ton bien », « si je lui fais du mal c’est pour son bien ».

Et l’enfant apprend le silence d’autant plus facilement que personne ne peut croire à la vérité quand elle se présente.

Pourquoi sommes nous pétrifiés devant la réalité de la maltraitance infantile lorsqu’elle se présente[…]

Un héritage de la « patria potestas »et du « pater familias » que notre société doit apprendre à dépasser:

Ce droit coutumier consacrait la toute puissance paternelle sans droit d’ingérence de la société sur le fonctionnement familial

Aujourd’hui encore, combien de fois la première réaction que nous avons est de nous dire « ceci ne regarde que nous »? Ce que nous faisons dans notre famille ne regarde que nous? A priori dans la limite du respect des uns et des autres. Mais ce n’est pas si évident que cela…

Ainsi

Dans les esprits, le droit absolu des parents reste encore plus puissant que la vie ou le bien-être de l’enfant même protégé par la loi

Finalement, même si nous avons tous en tant que parents tout à faire raison de vouloir pour nos enfants qu’ils découvrent de nouvelle chose, qu’ils apprennent la persévérance et le travail bien fait, nous ne devons pas trop exiger d’eux. Mais qu’est-ce que « trop » ?

« La réponse est à trouver chez l’enfant. Y prend -il du plaisir? Exprime-t-il des difficultés? reconnaître l’autonomie du désir chez l’enfant c’est le reconnaitre en tant que petite personne humaine responsable. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas parfois le soutenir dans ses efforts ou l’inviter à honorer ses engagements et à aller au bout d’un effort acceptable. Mais d’une juste, ferme et sereine exigence, dosée pour forger son caractère sans jamais blesser l’enfant, son amour-propre ou sa confiance en lui.

[../…] la sensibilité de chaque enfant est différente. Aux parents de s’adapter à lui et de composer avec ses capacités. Pas à l’enfant. »

Merci Céline, je n’ai aucun regret d’avoir osé lire votre témoignage, malgré la peur au fond de moi en le commençant. J’espère que d’autres oseront.

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